Port Menier, traversier

Kalimazoo > Port Menier, traversier – 70 km
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Mercredi. Dur de se lever, de se mettre en train. Il y a un peu de sable dans les rouages des corps, des cœurs et des vélos. Un peu d’huile appropriée est répandue sur les divers problèmes, et nous quittons le merveilleux Kalimazoo vers 11 h avec un pincement au cœur. Les côtes qui mènent à la route principale sont « quasi maso », et nous entreprenons notre dernière journée sur l’île enchanteresse.

Nous désirons revoir nos amis de Port-Menier, et c’est pourquoi nous décidons de prendre le premier camion pour le village. De toute façon, le soleil brûlant, les souvenirs des côtes vues en camion la semaine dernière et surtout un magnifique et puissant… vent de face, nous stimulent à ne pas trop pédaler. La décision de prendre le camion étant prise, il ne restait plus qu’à pédaler jusqu’à ce que… Côte après côte, avec vent et soleil, nous pédalons sans qu’arrive le fameux camion. Selon la carte, nous devons monter un peu, puis redescendre jusqu’au village.

Après un dîner, trois heures et demi et six million de côtes à monter, enfin un dix roues passe. Ce n’est pas pour nous. Finalement, il était temps quand est arrivé le fameux camion pour augmenter notre moyenne de dix à cent km/h. Il était conduit par un gentil monsieur, né sur l’île et travaillant pour la SEPAQ (comme la moitié des gens), peu jasant mais souriant et très doux, pas trop surpris par ces quatre excentriques.

Nous entrons au village avec une certaine nostalgie, déjà. Voici l’asphalte, la mer, le quai… et l’Écomusée où nous retrouvons avec grande joie notre ami Valère qui nous attendait. Notre visite est longue, car nous sommes plutôt lents. Le musée n’est pas grand, mais est très intéressant, on ose prendre le temps d’examiner les objets de la vie quotidienne, les fossiles, l’herbier, les photos, de regarder un vidéo sur Anticosti et le rêve de Menier, et bien sûr de rire avec Valère, Carole (voir mardi 3) et Steve, en racontant aventures et mésaventures. Valère nous offre de prendre une douche, il y en a quatre à l’Écomusée (centre communautaire). Ça fait un bien énorme, mais comme nous sommes sur Anticosti, l’eau reste froide. Brrr ! Mais finalement on s’habitue.        .

Après la visite « achats de souvenirs » au dépanneur, nous nous rendons chez Valère pour le souper (le plus étrange du voyage au point de vue gastronomique), nous voyons un renard, nous nourrissons un chevreuil dans nos mains, faisons une vaisselle dans une vraie maison (celle de son père qui passe l’été sur Jupiter). Quelle étrange sensation…

C’est Éric (voir mardi 3) qui nous voit débarquer sans prévenir tous les cinq dans sa roulotte pour jaser de tout et de rien, mais surtout de la vie de l’île, de ses coutumes, gens et lois bien particuliers. Trois chatons, nés le jour même, ont droit à quelques caresses avant que nous nous dirigions vers le quai avec Valère et Éric. Rires et émotions, goût de rester, comme si le rêve voulait continuer. Les préparatifs permettent une pesée des vélos chargés1 : Jean-Pierre, 65 livres ; Jacinthe et Roger, 70 livres chacun ; Réal, 75 livres, sans toute la nourriture… Ouf ! Heureusement, Éric nous aide à les embarquer, il est fort et gentil. Nous restons sur le quai jusqu’à la dernière minute, avec nos deux amis, la pleine lune et le vent. Instants précieux. Sur le bateau qui tangue de plus en plus sur une mer agitée, nous jasons longuement, avant de nous écrouler sur des lits improvisés. Le bateau et nos cœurs ont des mouvements étranges, mais la fatigue fait son œuvre. Adieu, Anticosti. Ou plutôt, au revoir !

Réal

  1. Jean-Pierre, 30 kg ; Jacinthe et Roger, 32 kg chacun ; Réal, 34 kg ↩︎

Kalimazoo

Camping Wilcox > Kalimazoo – 55 km
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Mardi. Super journée, qui commence par de la super brume épaisse. Lever à 7 h. Jean-Pierre s’active à préparer le déjeuner. Ce matin, nous décidons de battre notre record de vitesse pour ramasser nos affaires. Il faut y mettre une heure de moins pour commencer à pédaler assez tôt. Eh bien, croyez le ou non, à 9 h 30, nous sommes sur la route.

Nos projets pour la journée : trouver un « lift » pour aller admirer la Rivière Jupiter, ou, si ce n’est pas possible, pour aller à Kalimazoo. Jean-Pierre, particulièrement, tient beaucoup à voir Jupiter. Mais… La super pluie commence à tomber. Nous pédalons allégrement, en regardant passer les camions qui vont… dans l’autre sens. Nous avons bien espoir de nous sauver la côte MacDonald (une super grosse), mais les camions n’ont décidément pas l’idée de voyager dans le même sens que nous. Plus nous avançons, plus la pluie et les côtes deviennent supers. Roger et Réal chantent des chansons à répondre en montant les côtes, je les suis quand je réussis à les rattraper et à rattraper mon souffle. Si le soleil n’est pas là, c’est parce qu’il est jaloux de la lumière que nous transportons avec chaque tour de roue.

Depuis le début du voyage, il ne nous est pas arrivé une seule fois de manger sous la pluie. Nous ne voulons pas briser cette excellente habitude. Cependant, l’équipe a besoin de combustible. Il faut trouver un abri assez rapidement. Un super pont nous fournit un abri acceptable. Notre dîner a donc lieu sous ce pont, jusqu’au moment où un camion passe sans que nous ayons la chance de manifester notre présence. Jean-Pierre monte donc sur le pont pour éviter qu’un autre « lift » potentiel ne nous passe sous le nez.

Un camion passe enfin. Ils vont à Jupiter ! Mais nous sommes complètement trempés et aspirons à être un peu au sec. De plus, il nous faudrait revenir de Jupiter par nos propres moyens. Notre choix de destination se porte donc sur Kalimazoo. Aimablement, le conducteur nous propose de nous reconduire jusqu’au camping, même si ça le rallonge un peu. Nous montons tous dans la boite du camion, avec les vélos. Il fallait nous voir chanter sous le vent et la pluie. Un vrai « show ». À Kalimazoo, nous pouvons profiter d’un petit camp pour nous mettre au sec. La chaleur nous amortis pas mal. Certains en profitent pour faire une sieste. Jean-Pierre va voir les chutes. Puis Roger, Réal et moi-même décidons d’aller nous baigner aux chutes. Le paysage est super : chutes sur fond de soleil. Mais l’eau est aussi super glaciale. Le moment du souper donne lieu à un certain mélange de gamelles et d’ustensiles. Des choses importantes semblaient avoir mystérieusement disparu. Le repas est, comme à l’habitude, excellent.

Jacinthe

Camping Wilcox (grotte à la Patate)

Rivière à la Patate > Camping Wilcox (grotte Patate) – 10 km
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Lundi. Le magnifique panorama du canyon de la Rivière à la Patate s’ouvre à nos yeux dès le début du jour. La Providence nous comble aussi d’un autre cadeau : il y a absence totale de soleil pour brûler notre peau. La routine du matin se fait comme de coutume et les céréales chaudes onctueuses portent bien leur nom.

Jacinthe se surpasse particulièrement dans la couture de deux nouvelles « patchs » sur les culottes de Roger. Quel art ! Le chaudron ayant servi au déjeuner (c’est-à-dire le seul chaudron du camp) vit une histoire mémorable ce matin-là. D’abord, il subit des grafignes innombrables dans le but de décoller les restes du déjeuner légèrement brûlé. Tous les objets disponibles participent au décollage : torchon, terre, morceaux de bois, coquilles d’escargots et cailloux. Le chaudron est relativement propre après sa demi-heure de frottage. Il faut ensuite préparer les casques de spéléologie. Ceux qui possèdent des casques de vélo fixent leurs lampes frontales dessus. Roger, par contre, doit utiliser le chaudron comme casque, rembourré par un ensemble de sacs vides : efficacité étonnante.

Nous marchons les deux kilomètres qui nous séparent de la caverne à la Patate. Le matériel de camping reste derrière nous.

L’entrée de la caverne est immense. Le début du trajet est parsemé d’immenses salles faciles à rejoindre. Réal découvre rapidement une crevasse dans un mur et part à la découverte d’une salle inattendue. L’exploration se poursuit par un corridor avec un plafond de plus en plus bas.

Le plancher, qui était à peine humide au début du trajet, devient graduellement un véritable ruisseau où l’eau glaciale coule entre nos pattes. Alors que de simples pas ordinaires suffisaient à nous faire avancer au début, il faut graduellement se pencher, se mettre en petit bonhomme, être à quatre pattes, et même ramper dans l’eau boueuse. Les plus petits s’en donnent à cœur joie (Jacinthe), alors que les plus grands (Réal) ont plus de peine à transporter leur carcasse. Chaque technique de marche est baptisée : le canard, la salamandre, le bébé de un an, et j’en passe. Le plus difficile est hors de tout doute l’eau glaciale dans laquelle nos mains trempent constamment.

Malheureusement, Jean-Pierre décide de nous abandonner en chemin, alors que nous sommes près d’arriver. Au retour, Roger, qui ouvre la marche, aperçoit la lueur d’une lampe au bout du tunnel.

– Jean-Pierre, est-ce que tout va bien ?

– Je ne suis pas Jean-Pierre, je suis Daniel. Toi, comment tu t’appelles ?

– Je m’appelle Roger Laroche.

– Aie, tu m’niaise. C’est quoi ton nom, pour vrai ?

– Je suis réellement Roger Laroche.

Il s’agit de deux touristes avec qui nous avons une conversation très agréable.

Une pluie torrentielle nous attend à la sortie de la caverne. C’est une agréable surprise, car nous étions justement mouillés et gelés. Nous prenons donc le dîner sur place, profitant ainsi de l’abri de la caverne. Le retour au campement se fait sous le signe de la pluie et des grands vents dont nous avons l’impression qu’ils pourraient nous emporter. Heureusement, deux magnifiques castors nous saluent en chemin et se dandinent à quelques mètres de nous. Nous prenons le temps de les admirer.

L’arrivée au campement est pour le moins surprenante. Un puissant vent déferle sur les tentes et l’équipement. Quelques piquets de tente sont arrachés, deux isolants et une casquette sont perdus. L’empaquetage se fait dans un temps record et nous prenons la route pour Carleton où nous prévoyons aller souper au restaurant. Dès l’arrivée au restaurant, il y a l’opération « dégustation du sucre à la crème » présenté sur le comptoir, suivie de l’opération « mise au sec ». Nous tentons de revêtir notre linge le plus beau pour être présentables. La serveuse nous offre de laver notre linge sale et nous acceptons rapidement l’invitation.

Et c’est le grandiose souper de fruits de mer, accompagné d’un bon vin blanc. C’est une occasion unique de rencontrer des touristes et de faire du « lobbying » pour trouver un « lift » pour demain. Après le long souper, nous nous rendons directement au camping Wilcox pour monter le camp et se coucher. Comme le veut la tradition, le coucher est précédé de la prière en groupe, simple et spontanée.

Roger

Rivière à la Patate

Vauréal > Rivière à la Patate (Baie de la Tour) – 25 km

Dimanche. Si l’on donnait un qualificatif à notre journée, ce pourrait être « LA » journée de notre séjour sur l’île. Nous décidons ensemble du programme. Nous plions et empaquetons tous nos bagages puis les laissons sur le bord de la route principale. La journée s’annonce chaude. Nous partons allégrement.

Premier programme majeur de la journée : descendre la Rivière Vauréal sur les dalles de pierre à vélo. Toute une sensation, ça c’est du tout-terrain. Nous descendons jusqu’au niveau de la chute pour revoir encore ce merveilleux spectacle.

Nous avons tous les quatre le goût de nous baigner dans la rivière qui semble assez chaude, mais nous n’avons pas grand temps. On part donc sur la route dans l’espoir de nous trouver un « lift » le plus tôt possible.

On veut aller voir la Baie de la Tour. J’avais convaincu tout le monde qu’on ne pouvait pas manquer cet endroit. Nous roulons environ 15 km avant d’arrêter le premier véhicule. Surprise, c’est Carol, notre « lift » du premier jour, qui va à la Baie de la Tour avec des amis. On laisse donc nos vélos sur le bord du chemin pour embarquer dans la boite de la camionnette pour les 13 km restants. Nous sommes comblés. Le vent nous rafraîchit, nous voyons des chevreuils le long de la route, je note quelques beaux lacs sauvages, j’essaie de prendre une photo ou deux, tout le monde est très heureux, très de bonne humeur.

La Baie de la Tour vaut le déplacement par la beauté du paysage, de très hautes falaises s’avançant dans la mer. Nous dînons sur le bord de la mer. Carol nous donne des crevettes, puis je marche un peu pendant que d’autres flânent sur place.

Nous reprenons notre « lift » pour le retour, toujours dans la boite, la radio est au maximum, les hauts parleurs sont orientés vers nous. C’est au son de « la Lambada » que nous revenons, je désire que Roger nous fasse une démonstration de danse. Carol nous passe par la fenêtre sa bouteille de Tequila que je goûte, je suis vraiment en vacances. Il nous débarque à nos vélos, nous lui demandons de prendre nos bagages à Vauréal pour les laisser à la Patate, comme dit Réal. Nous faisons quelques kilomètres pour arrêter le prochain véhicule, ce sont encore une fois des gens que nous connaissons, des gens de Québec qui nous ont déjà offert un « lift ». Ils nous amènent jusqu’à la Patate où l’on retrouve tous nos bagages.

On fait une courte distance sur cette route difficilement carrossable pour nous arrêter sur le bord d’une magnifique falaise surplombant la rivière avec vue sur toute la région y compris la mer. Pendant que Réal et moi cueillons de petites fraises sauvages, le souper est préparé par Jacinthe et Roger. Ce souper est bien apprécié, comme toujours. Jacinthe invente une recette, dont elle ne se rappelle déjà plus, de petites tartes aux fraises d’Anticosti que nous mangeons autour du feu. La vue sur toute la région nous donne notre plus beau coucher de soleil.

La soirée est loin d’être terminée, car nous débutons tout bonnement une discussion de groupe qui se transforme en un long et profond échange sur les forces et faiblesses de chacun dans le groupe et sur ce que l’on pourrait faire pour s’améliorer. Cette discussion se poursuit par une belle célébration de la Parole, puis on décide de se coucher. Il est 0 h 45. Cette longue journée s’est déroulée rapidement, on a vu et fait tellement de choses. Journée extraordinaire. On est près de la grotte de la Patate, c’est notre programme de demain.

Jean-Pierre

Vauréal 2

Vauréal – canyon et chute
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Samedi. Le premier événement de cette journée de congé fut le lever. Le fait qu’il eut lieu tient presque du miracle. Dans des souffrances sans nom, avec des gémissements, nous quittâmes nos douillets sacs de couchage pour entamer (lentement, très lentement) cette dure journée de congé à la rivière-chute-canyon Vauréal.

Nous prenons même congé les uns des autres. Deux par deux, nous vivons à un rythme calme et agréable. Avec Jean-Pierre, je pars vers le milieu de l’avant-midi vers le canyon Vauréal. En vélo, nous descendons la première et vertigineuse côte qui aboutit dans le lit d’un ruisseau presque asséché.

À l’impossible, nul n’est tenu, et nous abandonnons vite nos montures inutiles pour poursuivre à pieds la longue marche vers la chute, en grappillant quelques fraises et en enjambant (avec succès relatif) la rivière pour faciliter la marche. Ce canyon est splendide avec ses châteaux, ses tourelles, ses portes et ses meurtrières, et ses fossiles presque à chaque pas. Et la chute qu’on attend, qu’on désire, qu’on découvre finalement dans sa splendeur.

Elle est haute, haute, immuable et toujours différente… Nous restons sans voix, mais non sans appétit, puis je descends lentement et prudemment me baigner, peu à l’aise sur les cailloux pointus et dans l’eau glaciale. Le choc est violent, mais moindre que celui de l’eau qui dévale du ciel et qui me fait reculer à une dizaine de mètres de la chute. Je pensais me sécher douillettement au soleil, mais c’est plutôt la pluie qui nous transit, sous le poncho de Jean-Pierre.

Au retour, nous croisons Jacinthe et Roger qui étaient partis du camp de la rivière après la pluie. Ils ont pris du temps, fait du lavage, dîné, et semblent très heureux de ce programme. Peu après, nous rencontrons Marcel et Martine, des cyclistes de Sept-Îles rencontrés à l’Anse-aux-Fraises et à Kalimazoo, qui semblent plutôt découragés. La fatigue et le manque de plaisir les ont plutôt démoralisés. Apprenant ce qui leur restait à marcher, ils choisissent de remonter avec nous jusqu’au campement, en passant par le belvédère Vauréal. Puis ils repartent avec leur camion loué vers Port-Menier.

Jean-Pierre et moi, après une brève sieste, descendons à pieds vers le haut de la chute par le lit de la rivière. Trajet facile, pour un point de vue original et vertigineux. De retour au campement avec une pleine vache-à-eau sur mon vélo, nous préparons le souper. Jacinthe et Roger reviennent cinq minutes plus tard et c’est Jacinthe, sous la supervision attentive et souriante de Roger, qui organise et réussit le feu. Bravo, Jacinthe !

Surprise, nous faisons la vaisselle à la lumière naturelle. Puis une soirée agréable, douce et longue sans longueurs unit breuvages variés (tisane de sapin, etc…), échanges calmes, chants, musique, silence, prière, sous la garde de la lune et des oiseaux sauvages qui nous réjouissent de leur concert. Le bonheur !

Réal

Vauréal

Camping Wilcox > Vauréal – 35 km
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Vendredi. Notre cinquième journée sur l’île pourrait être baptisée la journée des catastrophes. Bien entendu, c’est selon l’interprétation de la principale victime qui est en même temps l’auteure de ces pages.

Carleton (Wilcox) devait être notre campement fixe. Cependant, nous nous sommes permis une fois de plus de changer notre programme. En route pour les Chutes Vauréal où cette fois nous établirons vraiment notre campement fixe. Juste avant de partir, nous disons « au revoir » à l’épave du Wilcox, nostalgique vestige d’un naufrage.

Aujourd’hui, nous devions faire une journée plutôt mollo. La distance à parcourir nous semblait assez courte, en comparaison avec celle de la veille. Mais… Dès le départ, j’ai des jambes de plomb. Des côtes, encore des côtes, toujours des côtes. Même la plus petite me fait horreur. Je me traîne, assez loin derrière les autres. En arrivant à la Rivière à la Patate, je prends la débarque de ma vie en descendant une côte. Je suis pas mal sonnée. Ça me prend un peu de temps à me relever, au milieu de mes trois amis inquiets. À part plusieurs bonnes éraflures, je n’ai pas de blessures graves. J’ai cependant fait l’expérience de l’utilité d’un casque protecteur. Sans lui, j’aurais mangé un méchant coup sur la tête.

Étant donné mon état peu glorieux, l’équipe s’arrête immédiatement pour le dîner. Jean-Pierre en profite pour désinfecter toutes mes égratignures. J’ai maintenant des jambes très « séduisantes », comme dirait Roger.

Bon ! Il faut quand même se remettre en route, même si je suis encore étourdie ; les premiers kilomètres sont pénibles. Encore des côtes… Que la route est longue ! Il me semble que mes compagnons sont plus fatigués eux aussi.

Mais le canyon Observation chasse notre fatigue. C’est vraiment à couper le souffle. Nous marchons le long de parois abruptes en admirant la petite rivière qui coule au fond. Bien du travail pour une si petite rivière, nous dit Réal.

Il faut quand même repartir pour Vauréal, avant que le courage ne nous abandonne (le mien, en tout cas !) Juste avant de reprendre la route, nous croisons une famille de Joliette que nous avions rencontrée sur le bateau. Nous échangeons quelques nouvelles, puis ils nous apprennent que Vauréal est à au moins une heure et demie sur une route qui laisse à désirer. Zut !

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. Un peu plus loin, Réal fait une crevaison. Mon dérailleur fait des folies. Ma chaîne débarque. Le porte-bagages de Roger perd des vis. Je sens que Jean-Pierre aussi est fatigué, mais il continue patiemment la route. Des côtes, encore, toujours. Ça finit où ? Qui a dit qu’il n’y en avait presque pas sur l’île ? Terrain plat, qu’ils disaient.

À l’arrivée, la vue des Chutes Vauréal récompense tous nos efforts. Tout simplement splendide et unique ! Notre campement est installé sans trop de difficultés

Jean-Pierre et moi avons le contrat de la préparation du souper. Eh bien, laissez-moi vous dire que c’en est tout un, pas mal compliqué à préparer. Sa réalisation nécessite plusieurs phases de cuisson et nous demande tous les morceaux de notre modeste batterie de cuisine. Nous sommes tout collés, la vaisselle aussi, et nous ne savons plus où déposer nos ustensiles. Mémorable ! Mauvaise surprise, le gâteau à l’abricot est moisi. J’ai fait la fine gueule, j’en ai pas mangé, au grand plaisir de mes compagnons.

La veillée se poursuit tranquillement autour du feu. Jean-Pierre sommeille en essuyant la vaisselle. Nous sommes plutôt amortis. Demain, ce sera une journée de vacances. Après tout, c’est samedi !

Jacinthe

Camping Wilcox

Un coin perdu > Camping Wilcox – 45 km
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Jeudi. Nous nous levons entre 6 h 30 et 7 h, selon les personnes, dans une clairière perdue quelque part entre la grande route et l’Anse aux Castors. Les tâches du matin se font dans une efficacité exceptionnelle car à 9 h 15 nous sommes pratiquement prêts à quitter le camp.

La première expédition en vélo se fait allège. Nous partons à la recherche de la fameuse Anse aux Castors que nous n’avions pas rejointe hier. Il fallait être un peu fous pour essayer de résoudre le labyrinthe de chemins incompréhensibles et sinueux. Il faut dire que « chemin » est un bien grand mot car parfois nous traversons des amas de trous et de roches qui n’ont pas grand chose à voir avec une route praticable. Peu importe, nous arrivons enfin à la mer et la qualité du spectacle nous convainc qu’il a valu la peine de se démener pour la trouver. Nous sommes pris entre l’émerveillement devant l’immensité de l’eau et le vent glacial qui nous fige sur place.

Le retour à la grande route se fait sans histoires. Les bagages sont bientôt retrouvés et un homme en camion nous suggère de reprendre le même chemin que la veille. Sitôt arrivés à la croisée des chemins, la bouffe vient apaiser les appétits voraces. Le dîner se termine en toute hâte devant la menace d’une bonne ondée de pluie.

Et c’est de nouveau le départ vers Carleton, lieu où nous prévoyons installer le campement fixe. Nous avons le vent dans le dos et la route est plutôt belle. Plusieurs bonnes côtes nous attendent cependant dans la dernière partie du trajet. Jacinthe est particulièrement énergique et alerte. Plusieurs petites pauses sont prises, dont une à l’embouchure de la Rivière MacDonald où plusieurs petits saumons se mettent à sauter pour nous saluer.

Enfin l’arrivée à Carleton. C’était une bonne randonnée et les 45 km ont siphonné beaucoup de notre énergie. Après avoir visité le chalet d’accueil et observé le paysage, c’est la douloureuse recherche d’un lieu de campement. Rien d’excitant ! Nous choisissons d’utiliser le camping public. Il y a une vraie bécosse : quel confort ! L’organisation du camp et du souper va bon train et Réal en profite pour échanger avec les voisins de camping. La soirée se continue par une grande marche sur la route qui suit la grève. Chacun occupe sa fin de soirée comme il l’entend. Certains vont méditer en contemplant le paysage du haut de la falaise alors que d’autres placotent avec les voisins. Le plongeon dans le sac de couchage est particulièrement plaisant. Bonne nuit.

Roger

Un coin perdu

Chemin du Lac Cailloux > un coin perdu – 45 km
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Nous avons donc passé une très bonne nuit au sec et à la chaleur dans ce campement. Le chant des petits oiseaux me réveille. Comme convenu, on se lève à 7 h. Jacinthe termine la couture, les autres démêlent le linge suspendu au plafond du chalet, puis on déjeune. Réal répare certaines pièces de nos vélos, puis on part.

On se dirige vers les exclos, endroits clôturés à l’abri des chevreuils afin de montrer ce que serait la végétation de l’île sans les chevreuils. C’est vraiment différent. Par exemple, des framboisiers poussent dans les exclos.

Ce petit détour nous fait cependant expérimenter nos vélos tout-terrains dans la boue. Nous revenons rapidement à la route principale.

Je ne suis pas encore arrivé que déjà Réal a arrêté un « pick-up » SEPAQ pour demander une « ride » jusqu’à Kalimazoo. Il fait chaud et le ciel est tout bleu. On dîne sur le bord des chutes puis on se baigne et on remonte à pied les chutes. L’eau n’est pas froide en raison de la faible profondeur de la rivière à sa source.

Après de 60 à 90 minutes de baignade et de bain de soleil, l’équipe fait un caucus et décide de partir vers l’est. La randonnée se déroule à un rythme très rapide, nous faisons en une heure et quart ce que l’on pensait faire en deux heures. On décide de prendre une petite route dans les terres près du relais Castor et de tenter de rejoindre la mer. Notre carte peu précise et la multitude de petits chemins nous confondent. On décide donc d’installer notre campement près d’une magnifique petite rivière. La fraîcheur vient rapidement. On sort les polars, on monte les tentes, on soupe. Jacinthe s’endort ou dort même en mangeant. Je suis inquiet, mais le dessert aux boules de céréales semble la faire ressusciter. On ne se couche pas trop tard après un court feu de camp, on veut faire une bonne journée de cyclo demain. Tout le monde est en forme.

Jean-Pierre

Chemin du Lac Cailloux

Baie-Ste-Claire > Chemin du Lac Cailloux – 60 km
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Mardi. Première nuit où personne ne gèle. Le moral des troupes est à son meilleur. Toutefois, après quelques hésitations, le soleil se cachera définitivement derrière les nuages. Peu importe, comme toujours on s’organise et on prépare l’équipement pour la journée. Roger continue à compter les chevreuils, et son compte embrouillé et incertain atteint vingt-trois, chiffre contestable et contesté.

Laissant les bagages à la garde du génie de l’île, nous partons par un chemin qui suit la grève vers la pointe ouest. Toute la région semble battue par les vents et les tempêtes. La pointe est à l’image de l’île : fascinante, magnifique, mais dangereuse.

Nous visitons le « Calou », une goélette de Gaspé qui restera définitivement à l’île, puis nous roulons sur la pierre (dalles) des battures (Youppi !) jusqu’aux phares : le moderne qui éclaire et qui hurle, et l’ancien, une tour imposante de pierres et de briques dynamitée pour des raisons obscures. Et derrière les bâtiments, un cimetière de jeunes pionniers ou marins. Île violente.

Au retour, la pluie nous taquine un peu, et les imperméables sortent de leurs cachettes. Pendant que j’accompagne Roger au four à chaux, Jacinthe et Jean-Pierre prennent les devants. La mécanique du vélo de Roger fait un peu des siennes, et c’est avec soulagement que nous parvenons au village, trempés et transis. Nous dînons à l’abri et au chaud, entre le dépanneur et la caisse pop, puis nous repartons sous une pluie battante vers l’est, avec une certaine inquiétude pour la nuit à venir. « Toute la pluie tombe sur moi », chantons-nous avec enthousiasme tout en moulinant pour nous réchauffer.

Nous avions convenu d’arrêter le premier véhicule pour nous avancer un peu. Éric, directeur de la coop, et Carol, un de ses employés natif de l’île, nous embarquent et nous conduisent rapidement (90 ou 100 km/h) à un refuge sur le chemin du Lac Cailloux.

En plus de la gentillesse des gens, l’idée de dormir au chaud et au sec suffit à nous transporter de joie. Nous nous étendons et transformons le refuge en sauna, car beaucoup de matériel est humide ou mouillé, spécialement le sac de couchage de Jean-Pierre qui était mal protégé. Personne ne s’ennuie du camping ou de la toile-abri.

Deux événements marquent la soirée. Comme les shorts de Roger, las de la vie, ont lâché à un endroit critique, on se met en devoir de réparer des ans l’irréparable outrage. Une guenille est sacrifiée, et avec la moitié aiguisée de notre unique aiguille, Roger, conseillé, soutenu puis remplacé par Jacinthe, vient à bout de cette épreuve titanesque. C’est l’événement burlesque. Voici l’événement joyeux : j’avais oublié mon casque dans le camion d’Éric, il est venu nous le reporter et jaser tranquillement avec son amie Carole. Il y avait une chaleur et une simplicité joyeuse dans cette rencontre… Merci, Seigneur.

Réal

P.S. Une troupe scoute de Boischatel avait laissé un cairn à la pointe ouest.
Le bonheur de Roger était sans mélange.

Baie-Sainte-Claire

Port-Menier > Baie-Sainte-Claire – 20 km
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Lundi. C’est Réal qui, naturellement, se lève le premier avec un goût irrésistible de visiter les environs. Jean-Pierre et moi l’accompagnons dans une petite tournée de reconnaissance. Comme c’est inévitable avec Réal, notre première expérience « flyée » consiste à rouler en vélo (sans bagages, heureusement !) dans l’eau, près du quai de Port-Menier. À cet endroit, le fond est rocheux et l’eau relativement peu profonde. Il est possible de faire une assez longue distance, et c’est très agréable.

Vers midi, les estomacs se rassasient au bord d’une splendide falaise. Ça fait du bien de manger ! Certains estomacs semblent ne pas avoir de limites. Roger, par exemple, qui s’offre toujours à finir les plats.

Puis, en route ! Les vélos sont maintenant prêts pour affronter le trajet, chargés comme des ânes. Petit arrêt à Port-Menier pour vérifier si tout est au point. Dernier contact avec la civilisation.

Les vélos sont difficiles à manœuvrer lorsqu’on n’est pas dessus. Cependant, nous constatons qu’une fois en selle le trajet s’effectue très agréablement. La route est belle, ça se pédale très bien. Il y a très peu de dénivellation, ce qui dans notre cas offre un certain avantage.

Notre destination, Baie-Sainte-Claire, est à la pointe ouest de l’île. L’équipe décide de faire un détour par l’Anse-aux-Fraises. On n’a pas le temps, mais il parait que c’est tellement beau. Alors, en route.

Effectivement, l’Anse-aux-Fraises offre un spectacle assez saisissant. Les restants de quelques constructions et un cimetière apparaissent au milieu d’une prairie qui ondule avec le souffle de la mer. La lecture des pierres tombales du cimetière nous apprend que la vie n’a certainement pas été facile pour les gens d’ici.

Réal et Jean-Pierre sont très intéressés à aller jusqu’à une falaise à l’autre bout de l’anse. On n’a pas tellement le temps, mais… Ça serait tellement le fun. Alors nous voilà rendus au pied d’une falaise qui offre deux attractions particulières: une collection inestimable de fossiles et une petite cascade rafraîchissante, pour ne pas dire glaciale. Chacun y va d’une petite saucette sous le filet d’eau glacée. Ça… ravigote!

Il serait vraiment temps de prendre le chemin de Baie-Sainte-Claire. Le trajet s’effectue relativement vite, sauf la traversée d’un ruisseau qui me vaut quelques écorchures.

Baie-Sainte-Claire possède aussi ses maisons abandonnées qui donnent une allure fantôme à la place. Le paysage est vraiment merveilleux. Surprise ! Un impressionnant troupeau de chevreuils nous attend. Roger entreprend d’en faire le décompte. Depuis le matin, il compte tous ceux qu’il rencontre. Combien, Roger? Trente? Trente-cinq?

Le campement est installé rapidement, et le souper préparé non moins rapidement par une équipe efficace. Là, je commence à être un peu fatiguée. Mais il me reste encore tant de choses à dire. Voilà, en vrac, garrochés, les souvenirs qui me restent de cette fin de journée.

– L’acharnement de Roger à bâtir un feu à l’abri du vent, à grands renforts de bancs, tables, panneaux de bois, empruntés à une maison abandonnée.

– La première pêche – infructueuse – de Jean-Pierre, au Lac à la Marne.

– Réal, infatigable, qui part après souper faire un autre petit trajet de vélo. Je l’accompagne, question de me réchauffer un peu.

– Puis une soirée autour d’un feu qui boucane dans toutes les directions, au son de la flûte, de la guitare et du crayon.

Bonne nuit !

Jacinthe