Shallow Bay > Pistolet Bay
Mardi. Nous nous levons tôt. Les pouces appartiennent à ceux qui se lèvent tôt, paraît-il. Pour faciliter le transport, nous fractionnons notre équipe. Nous nous séparons avec émotion en nous souhaitant bonne chance. Lyette et Alain nous précèdent sur la route. Roger et moi sommes un peu craintifs. Nous nous sentons bien pauvres. Nos connaissances de la langue anglaise laissent plutôt à désirer, et nos habiletés en mécanique vélo ne sont pas très exercées. Incertains, nous tendons le pouce.
Notre premier transport ne se fait pas attendre. Nous montons nos vélos dans un « pick-up » qui nous conduit jusqu’à Port-Saunders. Pourquoi ne pas aller y faire un petit tour ? Si nous ne voyons jamais l’Anse aux Meadows, nous aurons au moins vu Port au Choix. Notre décision comporte cependant un risque. Sera-t-il possible d’avoir un autre pouce pour retourner sur nos pas, à la 430, et de là poursuivre notre voyage ? Nous prenons une chance.
Le trajet entre Port Saunders et Port au Choix se fait à vélo, dans la brume, avec un fort vent de côté. Nous longeons le rivage. Tout cela a un aspect fantomatique. Au moment où on ne s’y attendait plus, voilà Port au Choix. Nous visitons le musée. Nous aurions bien aimé aller plus loin, voir les fouilles, mais la sagesse nous retient. Si nous voulons nous rendre à l’Anse aux Meadows, il nous faut mettre toutes les chances de notre côté. Après la dégustation d’une superbe frite-sauce, nous tendons à nouveau le pouce.
Retour à la 430. Notre conducteur nous fait faire un petit bout de chemin supplémentaire. À nouveau, c’est l’attente, mais pas pour bien longtemps. Un électronicien nous fait faire un autre bout, jusqu’à Plum Point. Il est environ 16 h. Le ciel est menaçant, il vente très fort, il pleut, nous attendons. Cette fois, c’est plus long. Au point où nous finissons par croire qu’il est préférable de pédaler.
L’Anse aux Meadows ? Je n’y crois plus tellement. Tout au plus, nous nous rendrons à St-Barbe, je crois. Enfin. Ce sera peut-être pour demain…
Le vent est pour nous. li nous pousse sur la route. La pluie a cessé. Nous avançons à toute allure. C’est grisant. Nous effectuons le trajet entre Plum Point et St-Barbe en 35 minutes. Pourquoi ne pas continuer ? Ça va bien. Nous nous rendons au village suivant, Anchor Point. Cette portion du trajet est plus difficile, il nous faut lutter contre le vent. Je recommence à avoir des doutes. Peut-être serait-il mieux de s’arrêter et de monter le campement ? Nous achetons de quoi nous faire un repas. Roger suggère cependant de faire un peu de pouce, au cas où. Nous n’avons rien à perdre, après tout ! Nous nous rendons à Deadmans Cove, le village suivant, et attendons.
Durant notre attente, les nuages se déchirent et laissent passer les rayons du soleil couchant. L’eau est d’or et d’argent, bordée d’écume par le vent. Au loin, quelques icebergs se prélassent. La beauté du paysage est promesse et espoir.
Peu après, nous embarquons dans un autre « pick-up », avec deux hommes cette fois. Ils sont assez spéciaux. Le plus jeune a la cigarette au bec, un œil narquois et un sourire moqueur en coin. Le second est rondelet et rieur. Ils parlent tous deux avec ce fameux accent du nord si difficile à comprendre. Le premier s’infome auprès de Roger de sa consommation en alcool, drogue et cigarette. Après son enquête, il conclut que Roger est un bon garçon. Le second conclut le trajet en disant : « I speak English and you speak French, l don’t understand you and you don’t understand me, but we had a very good conversation ! » dans un grand éclat de rire. « Je parle anglais et tu parles français, je ne te comprends pas et tu ne me comprends pas, mais nous avons eu une excellente conversation ! »
Nous sommes à Pine Cove. Ce n’est même pas sur la carte. Nous décidons de pédaler encore un peu. Nous devrions traverser deux ou trois villages assez rapprochés, le dernier étant Eddies Cove East. Ensuite, la route traverse la forêt sur une assez longue distance. De Eddies Cove East à Pistolet Bay, un éventuel chauffeur aurait peu de raisons de faire un arrêt. Nous aurions donc une chance de nous rendre.
Voilà Eddies Cove East. Il est environ 20 h, la nuit commence à tomber. Il pleut un peu, il fait froid, j’ai faim, je crois que nous devrions camper ici. Il serait plus prudent de téléphoner maintenant au père de Réal pour donner nos coordonnées et recevoir celles des autres. Qui sait à quel moment nous reverrons un téléphone ?
Nous nous arrêtons devant une maison. Une jeune femme passe en voiture. Voyant que nous avons du mal à comprendre et à parler anglais, elle se met à nous parler très lentement, très fort et en exagérant. Elle semble désolée de ne pouvoir nous conduire, étant en voiture. Elle nous dit que nous pouvons aller téléphoner chez ses parents. Prévoyant quelques difficultés de compréhension, elle descend de voiture pour aller expliquer ce que nous voulons à ses parents. Effectivement, si elle n’avait pas été là, nous aurions eu beaucoup de mal à nous faire comprendre. Ces personnes semblaient assez âgées, avaient un accent incompréhensible, et de plus le maître de la maison était dur d’oreille.
La jeune femme sort. Nous appelons le père de Réal. Il nous donne un numéro de téléphone où nous pouvons rejoindre Réal à l’Anse aux Meadows, mais cette dernière communication s’avère fort difficile à établir. Un message enregistré indique que nous n’avons pas le bon numéro. Pourtant… Nous vérifions auprès de nos hôtes. Faut-il composer un code régional ? Est-ce une longue-distance ? Impossible à savoir. Ils ne comprennent pas ce que nous voulons savoir.
Je me sens un peu gênée. Je crains de déranger, ils nous regardent comme si nous étions des extra-terrestres. Entre deux tentatives infructueuses, le téléphone sonne. Je saisis au passage les mots Montréal, Anse aux Meadows, téléphoner… On dirait qu’un voisin s’informe sur notre présence ici. Décidément, bientôt tout le monde du village sera au courant !
Bon ! Rien à faire avec le téléphone. Roger tente de rappeler à Montréal pour donner nos coordonnées exactes à M. Tremblay. Plus de réponse. Tant pis ! Voilà bientôt une demi-heure que nous sommes là. Nous nous retrouvons sous la pluie et le vent, tout près de la rivière. À mon avis, il est temps de manger et de se coucher, mais Roger persévère envers et contre tout. À nouveau, il tend le pouce. Deux « pick-up » passent. Ce sont des habitants du village, on dirait qu’ils sont simplement venus nous reluquer.
Un autre « pick-up » passe. Miracle ! Il va à l’Anse aux Meadows ! Incroyable ! Il reste environ une heure de trajet que nous passons de manière très agréable, accompagnés par les commentaires (compréhensibles, ceux-là !) de notre conducteur. Il pousse même la gentillesse jusqu’à venir nous conduire à Pistolet Bay où nous retrouvons avec joie nos amis Jean-Pierre, Diane et Réal.
Nous sommes reçus comme des rois. Diane prend soin de nous et prépare notre souper, Jean-Pierre et Réal montent la tente. Et surtout, nous n’arrêtons pas de nous raconter mille histoires.
Jacinthe